Confinement : texte de François Thévenin

A partir du livre LES CHOSES BANALES, page 130, ligne 15…

« La conquête du luminaire est animée par une visée distinctive, mais elle traduit aussi une recherche d’indépendance personnelle qui joue diversement dans les groupes sociaux. »

La quatrième fois qu’il relut cette phrase sans la comprendre, le livre lui tomba des mains. Un ami lui avait assuré que « l’Histoire des choses banales » était l’ouvrage idéal pour s’endormir en temps de confinement. Au contraire, l’ennui le tenait éveillé, l’envie de décrypter malgré tout le propos de l’auteur stimulait ses neurones, le sommeil ne venait pas.

La lampe ! Où était-elle ?

Où était passé l’héritage précieux de sa chère maman, la paire de lampes de bronze doré, habituellement posées sur les tables de nuit des deux côtés du lit ? Certes, à droite, l’une des deux lampes éclairait sa lecture mais l’autre petit meuble d’acajou était nu. Son sang ne fit qu’un tour : « elle » lui avait volé sa lampe, héritage de ma chère maman !

Elle, c’était sa femme. Séparés de corps (elle faisait chambre à part depuis un mois), ils cohabitaient par force ou par habitude dans la grande maison glacée. Ils en étaient venus à se détester puis à oublier pourquoi, tout en se haïssant. L’enfermement n’arrangeait pas les choses. Ils ne se parlaient plus, sauf pour échanger quelques rares paroles, les plus banales et les plus indispensables. Avant de se coucher, au souper qu’ils prenaient encore ensemble, elle avait remarqué nonchalamment que sa lampe de chevet n’éclairait plus. Pas de doute : elle lui avait pris sa mère, héritage précieux de sa chère lampe !

Ses pensées s’embrouillaient, il tremblait, fulminait, poussé à bout par des nuits de veille comme par des mois de haine. Il repoussa les draps, sauta dans ses chaussons de cuir et se précipita dans la chambre à part. La lampe, sa lampe, sa chère maman éclairait le visage stupéfait de son épouse. Il ne lui adressa pas un mot, ne la regarda pas et, s’avançant mécaniquement jusqu’au lit, fit le geste de reprendre son bien.

Elle fut plus rapide que lui : quand il finit d’étendre le bras, elle tenait déjà la lampe serrée contre sa poitrine, la lampe allumée qui accusait son expression féroce, également marquée par l’insomnie. Sa main à lui pivota et se referma sur l’objet. Plus il le tirait à lui, plus elle le plaquait contre elle. Il s’agenouilla sur le lit, mit l’autre main, tira de plus belle, en vain : elle ne lâchait pas. La lutte se poursuivit en silence pendant dix longues minutes. Dans l’effort, elle s’était redressée, il s’était rapproché. Leurs bustes, leurs bras, leurs visages étaient collés par la fureur, leurs souffles muets se mêlaient – l’étreinte était étroite, hargneuse, irréconciliable.

Au lecteur de choisir entre ces deux fins :

Irréconciliable ! Elle n’émit pas un son quand il l’étrangla avec le cordon de la lampe. Il put arracher la lampe au cadavre, regagner sa chambre, poser sa mère adorée à sa place et se recoucher. « Bonne nuit, maman », murmura-t-il en éteignant, soulagé, épuisé. Et le sommeil vint enfin.

Irréconciliable ? Au gré du pugilat, la lampe roula au pied du lit et se brisa en deux. Alors, il n’y eut plus d’obstacle entre eux. Ils mordirent leurs lèvres, mangèrent leurs langues, se barbouillèrent le visage de salive et de sang. Ils firent l’amour avec sauvagerie. Leur rancœur accumulée se déchargeait sous la forme d’un désir tout aussi violent. Ils s’épuisèrent et le sommeil vint enfin.

Histoire des choses banales, Daniel Roche | Fayard

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