Confinement : texte d’Ursula

Une lettre d’Ursula à son frère

Mon bien cher frère,


Je t’écris, tu ne devineras jamais d’où ? Je ne te fais pas deviner, je suis sur le sol de la France ! Celle de la Tour Eiffel. Je ne peux pas t’expliquer comment je suis arrivé là. Un jour j’étais à Dakar, le lendemain je me réveille dans un lit avec du mal, mais du mal à respirer. Une chose que tu ne peux pas imaginer, même lorsque la poussière t’entre dans le nez quand le vent se lève au village, tu respires mieux. L’air n’arrivait plus dans les sacs. Tu te rappelles, mon bien cher frère, quand l’instituteur nous a dit l’autre jour que plus on monte moins il y a d’oxygène et qu’il faut s’arrêter en chemin. Hier, j’étais à Dakar, aujourd’hui sur le sol de la France, tout en haut de la carte du monde. Ca a dû aller trop vite. C’est pour ça que j’ai du mal, mal à respirer. Une dame est venue me voir pour me dire que ça allait mieux, que j’allais pouvoir sortir mais qu’ il me faudrait absolument porter un masque. Elle a demandé où étaient mes parents. J’ai répondu : « là-bas » et elle n’a pas questionné, elle courait partout.
J’ai cherché dans ma valise car j’avais ma valise, tu sais celle avec les beaux autocollants qui tient fermée avec les détendeurs. Dedans j’ai pris le masque de l’arrière-grand-père Hippolyte qu’il avait ramené de la France. Tu te rappelles mon bien aimé frère, il disait qu’il fallait le mettre dans les trous pendant la guerre pour éviter que la moutarde ne te monte au nez. La moutarde comme au magasin sebab. Pas tout compris quand il racontait cette histoire mais là, vraiment, je l’aurais remercié l’arrière-grand-père de nous avoir donné son masque. Alors je l’ai mis, comme la dame l’a dit. Ca m’a fait une tête de moustique. J’étais dans Paris. Et tu sais ça n’est pas vrai qu’il pleut toujours sur le sol de la France comme disait l’arrière grand-père. Là, il faisait très beau. J’étais tout seul avec mes pieds nus sur la grande route avec ses pavés. Vraiment, il y a beaucoup moins de voitures sur le sol de la France qu’à Dakar. J’étais seul avec les oiseaux et mon masque de moustique. J’ai eu peur que les pigeons me confondent. J’ai marché les pieds nus et au loin, j’ai aperçu la tombe du grand-oncle Victor. Alors j’ai avancé. On était le soleil, les oiseaux, mes pieds nus, le masque et moi. Juste avant la tombe du grand-oncle Victor sous la grande arche comme sur les photos que l’oncle Archibald nous montrait, des agents de la force publique m’ont demandé de stopper ma marche. Ils m’ont demandé où j’allais. L’un des deux riait. J’ai parlé mais avec le masque à moutarde, ils ne comprenaient pas. J’étais ennuyé, la dame avait dit de le laisser. Je l’ai donc enlevé et je leur ai expliqué ce que la dame de l’hôpital avait dit, bon tu sais quoi, je ne vais pas réexpliquer à chaque fois. Ils ont reculé et ils ont arrêté de rire. Moi j’aime mieux ça, je n’aime pas trop quand les gens rient comme ça, surtout les Français, ça leur fait une drôle de tête, je trouve. Je ne sais pas ce que tu en penses mon frère bien-aimé. Ils ont dit : « mais tu n’as pas de masque ? »
J’ai dit : « si mais vous m’avez demandé de l’enlever ». Il y en a un qui commençait à se fâcher mais l’autre lui a dit : « arrête, tu vois bien qu’il a un pet au casque. » Alors là, j’ai su quoi répondre, je lui ai dit que c’était le cousin Casimir qui avait eu droit au casque de l’arrière grand-père et nous deux au masque. J’ai parlé de toi mon frère bien aimé et ça m’a réchauffé le cœur qui avait un peu froid malgré le soleil. Le gentil que je comprenais plus m’a demandé où j’allais. J’ai montré l’arche du doigt en expliquant que je venais voir la tombe du grand-oncle Victor. Le deuxième a recommencé à rire : « Victor ? Pas du tout, c’est la tombe du soldat inconnu ! »
« Eh bien oui monsieur le gendarme, c’est bien ce que je dis. Le grand-oncle Victor, on ne l’a pas connu. C’est notre soldat pas connu. C’est lui ! Je reconnais, c’est comme sur la photo.» Ils ont tous les deux fait une tête que je n’ai encore pas comprise. Ce que j’ai compris en revanche mon frère bien-aimé c’est que je n’aillais pas pouvoir aller voir le grand-oncle Victor. L’un des deux voulait me laisser partir, l’autre disait que j’avais le virus si je sortais de l’hôpital et que j’étais une vraie grenade dégoupillée. Ils ont commencé à batailler, à dire qu’ils ne pouvaient pas m’emmener, qu’ils n’avaient pas de gants, pas de masque. Alors là je me suis mis en colère et j’ai dit que la France était un grand pays et que c’était bien malheureux s’ils n’avaient pas de masques mais que ça n’était pas Jeanjean de Dakar, arrivé qui sait comment qui allait leur donner le masque moutarde de l’arrière-grand-père, durement gagné à une guerre de Français. Alors ils m’ont laissé partir et là je t’écris assis sur un banc. C’est beau la France, mais il n’y a pas grand-monde et les Français manquent vraiment de tout.

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