Deuxième prix du concours de nouvelles 2020

Deuxième prix : Le grand effacement de Daniel Delval

Après la douche et le lavage du dentier, j’ai pris, nu, ma dose de médicaments et mon somnifère avec un bon verre de Bordeaux, j’ai regardé vaguement la télé, puis j’ai mis mon pyjama rose, le cadeau d’adieu de Marie-Rose, et je me suis couché. J’ai allongé le bras, allumé la radio pile à l’heure pour mon émission préférée : L’heure historique qui était, ce soir, exceptionnellement présentée non par Valérie Vérote mais par un type qui ne se nomma pas. Ça m’ennuya un peu. La voix rauque, l’accent slave de Valérie, sa façon d’élever la voix lors des passages capitaux, captaient immanquablement mon attention. Après, je m’endormais comme un bébé, malgré mes soixante-dix ans depuis douze jours. Le type racontait bien, dans le genre hypnothérapeute, tout sur le même ton, aussi Morphée m’empoigna avant la fin du récit qui évoquait jusque dans le moindre horrible détail le massacre de la Saint Barthélémy.

Je me suis réveillé mal à l’aise, comme chaque matin depuis aussi longtemps que je me souvienne, mes rêves étaient des films gore. Mon psychiatre, qui pratiquait aussi la méditation, avait fini par renoncer à les changer et m’avait conseillé de me les remémorer au réveil avec distance, puis de les effacer d’un coup comme des mots sur un tableau noir en prononçant avec conviction « Partez ! » Plus facile à dire qu’à faire, mais j’y parvenais de mieux en mieux. J’ai coupé la radio qui avait joué toute la nuit sans entamer mon sommeil : deux gugusses s’engueulaient au sujet du football, et m’étais concentré sur mes visions nocturnes : des femmes s’enfuyaient en hurlant coursées par des hommes armés, genre Saint Barthélémy, justement ; j’étais l’une d’elles, je portais une longue robe rouge et des hauts talons, un diadème de diamants et de rubis, je me suis planqué(e) sous un camion, puis les tueurs avaient jeté les corps dans le fleuve et nettoyé les traces de l’hécatombe, alors ils m’avaient vu(e), s’étaient dirigés vers moi, je n’eus d’autre solution que de sortir du cauchemar en catastrophe.

Je me suis levé, ai gagné la salle de bains, ai baissé mon pantalon, me suis assis, ai éjecté de mon corps ce qui devait l’être. Je me suis douché, je ne me suis pas rasé, je me suis habillé, coiffé, mon miroir m’a congratulé : j’étais un beau vieillard, je ne faisais pas mon âge, on m’aurait donné dix ans de moins. J’ai fêté ça : deux verres de Bordeaux avec les médocs du matin et j’ai remercié Qui De Droit de ne pas être mort dans la nuit. Puis j’ai descendu l’escalier à pas prudents, les marches étaient étroites, elles mesuraient la moitié de mes chaussures, un vrai piège à vieux, et j’ai toqué quatre fois chez ma voisine du rez-de-chaussée, comme chaque matin : ou elle m’ouvrait et nous buvions en devisant un café avec un cognac, ou elle ne répondait pas rapport à sa nuit trop arrosée. C’était une artiste, une vraie, l’excès était sa norme. Elle picolait du réveil au coucher. Elle peignait sans arrêt. Ses œuvres ne trouvaient pas preneur. Ses confrères l’appelaient Gribouillasse. Sur sa porte elle avait collé, lettre après lettre, chacune de couleur différente, son identité, Martine Valagham. Le E n’y était plus. Il avait dû se détacher. Je ne le trouvai pas par terre. Elle, gouine revendiquée, se retrouvait affublée d’un prénom masculin. Je souris.

J’attendis, en vain, alors je sortis.

Le soleil brillait, il faisait doux, j’en fus reconnaissant à Qui De Droit. Je me mis en route. À pas lents, très lents. Je fixais un peu plus loin que mes pieds. Les yeux mi-clos. Je respirais amplement. Quand une pensée, en général désagréable, se présentait à mon esprit, je la laissais s’évaporer comme un cheval dans le brouillard en lui souriant : bon vent. Chaque matin, quelle que soit la météo, je procédais de même. La marche méditative me garantissait une journée apaisée. Je confirme : on peut être cardiaque, alcoolisé, six fois divorcé, et avoir des affinités avec Bouddha.

Je mis quarante minutes à arriver au Jean Bart, distant de cinq cents mètres de chez moi. J’entrai. Mélanie n’était pas derrière le guichet, dommage, j’aimais bien sa longue chevelure rousse, ses yeux verts, ses seins sans soutien-gorge qui ballottaient harmonieusement. À sa place, Miguel, qui faisait en général office de serveur derrière le bar et en salle, me demanda ce que je voulais. Des décennies que je venais ici et il ne semblait jamais me reconnaître. Miguel n’aimait pas son boulot, ça se sentait au son de sa voix, à la brusquerie de ses mouvements. Je commandai comme chaque matin une boite de dix cigares, il me demanda :

– Quelle marque ? 

Je répondis :

– Comme d’habitude. 

Il s’énerva :

– D’habitude, ce n’est pas moi qui vends le tabac ! Quelle marque ? 

Je le lui dis, déposai sur le comptoir la somme exacte, et le questionnai : Mélanie va bien ? 

Il me servit, haussa les épaules, ne répondit pas, ne me regarda même pas, rafla mon fric, s’éloigna. Je gagnai le fond de la salle où m’attendaient comme chaque matin depuis toujours René, Philippe et Bédélia pour la partie de cartes arrosée au whisky. Eh bien il y avait une absence. Bédélia n’était pas à sa place. Le dos droit sur la chaise de ma copine, maigre et les cheveux gras et longs, le regard noir percutant, la joue droite balafrée fraîchement par quatre marques parallèles qu’il effleurait de temps en temps, oscillant légèrement, un type que je ne connaissais ni d’Ève, ni d’Adam, me salua. Il dit : Salut, André, moi, c’est Manson. Nous faisons équipe, désormais.

Jamais Bédélia, jamais un membre du quatuor n’avait fait défection. Aussi demandai-je :  Bédélia a eu un problème ? 

René dit :  

– Qui n’a pas de problème, de nos jours ? 

Philippe dit : 

– La vie n’est qu’une succession de problèmes avec de temps en temps l’éclosion d’une rose.

Philippe, à ses heures perdues, était un peu poète. Manson dit, avec un sourire que je qualifierais de « à la Fu Manchu » si je ne craignais pas de me retrouver traîné devant les tribunaux pour racisme :

– Nous ne sommes qu’un amas de cellules conditionnées à disparaître. »

Sa réponse me sembla délirante. Alors pourquoi acquiesçai-je ? Parce qu’il disposait d’une autorité naturelle, sûrement. Hervé distribua les cartes. Manson jouait très bien. Nous eûmes de la chance pendant une heure, puis moins. J’avais vue sur le comptoir du café-tabac. J’avais choisi depuis toujours cette place car ainsi je pouvais mater les femmes qui venaient s’approvisionner en clopes, s’en jeter un derrière le gosier, acheter la presse, tenter leur chance aux jeux de hasard, trouver un mâle pour tromper leur solitude. J’étais un mateur, pire un voyeur, tout le monde ici le savait. Quoi que je ne bandasse plus depuis déjà quelques années, je ne m’étais que peu lassé des harmonieuses rondeurs femelles.

Et quelque chose n’allait pas. Deux heures que nous étions en train de jouer et pas une seule femme ne s’était présentée. Du jamais vu. J’en fis part à mes comparses, qui ne jugèrent pas utile de me répondre. Manson me demanda de me concentrer sur les cartes, je lui faisais perdre des points. À la fin de la partie, je me levai :

– Je pause. Faut que je fume sinon je crève.

– C’est si tu continues de fumer que tu vas crever, dit René.

Je sortis, allumai un cigare. Quelque chose avait changé. Je ne m’en aperçus pas tout de suite. Je scrutai le salon de coiffure, en face, c’est là que j’allais une fois par trimestre me faire tondre par Jasmina. Elle sentait bon, s’habillait court, me massait la tignasse et le cou avec vigueur, parlait tant qu’elle en oubliait de respirer. Eh bien ce n’est pas elle qui officiait, mais un mec, je l’avais déjà rencontré au salon, c’était je crois son frère. Il était en train de raser la nuque d’un para en tenue. Mon regard partit vers la gauche, le lieu où mes deux enfants étaient nés. Le « m » de la maternité avait été remplacé par un « p » ; derrière la baie vitrée de la grande salle d’attente où d’habitude patientaient les parturientes, j’aperçus quelques gars qui jouaient au football. Alors je m’appuyai au mur, allumai un second cigare, examinai les passants. Je vis des papas joyeux poussant des landaus, des garçons, des adolescents exubérants, des jeunes mâles, des hommes mûrs, des vieillards. Beaucoup souriaient. D’autres fixaient le sol. Des inconnus me dirent bonjour, ça n’était jamais arrivé. Là-bas, la statue de Jeanne Maillotte, fracassée, gisait face contre terre. Je suis rentré. Mes trois compères ne me virent pas arriver. Ils devisaient.

René dit :

– Elles devenaient pénibles, à la fin

Philippe dit :

– Qu’est-ce que je vais bouffer, je ne sais pas cuisiner ?

Manson dit : 

– Chaque révolution a ses moments de doute.

Je criai :

– Il n’y a plus une seule femme ! Je ne peux pas vivre sans elles ! Où sont-elles ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Manson appela Manuel, commanda une bouteille de whisky, son regard me perfora, il gueula :

– Assieds-toi, putain, on perd du temps !

Ce que je finis par faire. Il distribua les cartes. J’avais trois as et un joker ! Ça ne m’était jamais arrivé !

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