Confinement : texte de François Thévenin

Réponse de Kimberley à la carte postale de Cynthia

Hello, Cynthia.

Je suis bien arrivée (sur mon balcon).
J’ai vue sur le Mont Blanc (la montagne de graisse à Kévin, vautré sur son canap’).
Le personnel du Ritz est hyper stylé (j’ai donné un pourboire à ma daronne, la vieille carne m’a rendu une baffe !).
Au déjeuner : bisque de homard (d’la soupe à la grimace, parce que la cuisinière, elle est vexée).
Le fils Rockfeller me fait de l’oeil (Steven : il louche mais il a une Audi 100).
Il m’a promis une parure de chez Cartier (genre « plaisir d’offrir, joie de recevoir »).
Ne fait pas de folie avec ton beau gosse (mon frangin, c’est une tanche – tant pis pour toi !).
Ne m’écris plus jamais.

Bisou bisou, ma Cynth’ (dis à ton gros tas d’Kévin qu’il tire le rideau du salon, ça m’fera des vacances).

Kimberley

Confinement : texte de Fifi Dep

A partir du livre L’herbe des nuits de Patrick Modiano, page 130 ligne 15

« Cette lumière est la même que celle de l’avenue Félix Faure où elle m’avait entraîné un soir, la même que celle de la maison de campagne La Barberie à Feuilleuse… »

Pourquoi à ce moment-là je pensais à une autre lumière bien loin de ce Paris trop gris en ce lendemain de Pâques, c’était celle des éclats de soleil à travers les flamboyants, des nuages couleur sang suspendus à hauteur de sens, et puis il y avait en même temps l’odeur particulière de la terre, ce mélange de pluie tombée entachée des relents de restes d’aliments. Nous étions lundi, jour de marché à Dakar. Tout appelait à la couleur, le sourire des femmes qui interpellaient les vendeurs, les tissus déployés, faussement froissés, ce jaune mousseux, ces bleus cathédrale mais aussi ce vert de pré normand tranchant avec le blanc douteux des chemises des hommes. Il y avait là tout ce dont on a besoin pour vivre, les gamelles de mauvais acier qui côtoyaient de magnifiques jarres, les poulets suspendus par une patte à un crochet de fortune, les légumes et les poissons, les sacs de riz, les produits venus d’Europe ou d’Asie aussi, parfois neufs souvent d’occasion. Tout cela dans un désordre savamment orchestré. Et toujours ce flamboyant qui se montrait par intermittence, tellement resplendissant qu’il me faisait cligner des yeux. A les fermer même.

J’ai laissé derrière moi la couleur de l’Afrique et je me suis retrouvé Boulevard Quinet, j’entendais grossir le bruit du camion poubelle, devant moi les ordures s’entassaient autour d’un container, le pavé luisait, ici aussi il avait plu, la bouche de métro était toute proche, je m’y engouffrai. C’est là que tout a recommencé…

Confinement : texte de François Thévenin

A partir du livre LES CHOSES BANALES, page 130, ligne 15…

« La conquête du luminaire est animée par une visée distinctive, mais elle traduit aussi une recherche d’indépendance personnelle qui joue diversement dans les groupes sociaux. »

La quatrième fois qu’il relut cette phrase sans la comprendre, le livre lui tomba des mains. Un ami lui avait assuré que « l’Histoire des choses banales » était l’ouvrage idéal pour s’endormir en temps de confinement. Au contraire, l’ennui le tenait éveillé, l’envie de décrypter malgré tout le propos de l’auteur stimulait ses neurones, le sommeil ne venait pas.

La lampe ! Où était-elle ?

Où était passé l’héritage précieux de sa chère maman, la paire de lampes de bronze doré, habituellement posées sur les tables de nuit des deux côtés du lit ? Certes, à droite, l’une des deux lampes éclairait sa lecture mais l’autre petit meuble d’acajou était nu. Son sang ne fit qu’un tour : « elle » lui avait volé sa lampe, héritage de ma chère maman !

Elle, c’était sa femme. Séparés de corps (elle faisait chambre à part depuis un mois), ils cohabitaient par force ou par habitude dans la grande maison glacée. Ils en étaient venus à se détester puis à oublier pourquoi, tout en se haïssant. L’enfermement n’arrangeait pas les choses. Ils ne se parlaient plus, sauf pour échanger quelques rares paroles, les plus banales et les plus indispensables. Avant de se coucher, au souper qu’ils prenaient encore ensemble, elle avait remarqué nonchalamment que sa lampe de chevet n’éclairait plus. Pas de doute : elle lui avait pris sa mère, héritage précieux de sa chère lampe !

Ses pensées s’embrouillaient, il tremblait, fulminait, poussé à bout par des nuits de veille comme par des mois de haine. Il repoussa les draps, sauta dans ses chaussons de cuir et se précipita dans la chambre à part. La lampe, sa lampe, sa chère maman éclairait le visage stupéfait de son épouse. Il ne lui adressa pas un mot, ne la regarda pas et, s’avançant mécaniquement jusqu’au lit, fit le geste de reprendre son bien.

Elle fut plus rapide que lui : quand il finit d’étendre le bras, elle tenait déjà la lampe serrée contre sa poitrine, la lampe allumée qui accusait son expression féroce, également marquée par l’insomnie. Sa main à lui pivota et se referma sur l’objet. Plus il le tirait à lui, plus elle le plaquait contre elle. Il s’agenouilla sur le lit, mit l’autre main, tira de plus belle, en vain : elle ne lâchait pas. La lutte se poursuivit en silence pendant dix longues minutes. Dans l’effort, elle s’était redressée, il s’était rapproché. Leurs bustes, leurs bras, leurs visages étaient collés par la fureur, leurs souffles muets se mêlaient – l’étreinte était étroite, hargneuse, irréconciliable.

Au lecteur de choisir entre ces deux fins :

Irréconciliable ! Elle n’émit pas un son quand il l’étrangla avec le cordon de la lampe. Il put arracher la lampe au cadavre, regagner sa chambre, poser sa mère adorée à sa place et se recoucher. « Bonne nuit, maman », murmura-t-il en éteignant, soulagé, épuisé. Et le sommeil vint enfin.

Irréconciliable ? Au gré du pugilat, la lampe roula au pied du lit et se brisa en deux. Alors, il n’y eut plus d’obstacle entre eux. Ils mordirent leurs lèvres, mangèrent leurs langues, se barbouillèrent le visage de salive et de sang. Ils firent l’amour avec sauvagerie. Leur rancœur accumulée se déchargeait sous la forme d’un désir tout aussi violent. Ils s’épuisèrent et le sommeil vint enfin.

Histoire des choses banales, Daniel Roche | Fayard

Confinement : texte d’Ursula

Une lettre d’Ursula à son frère

Mon bien cher frère,


Je t’écris, tu ne devineras jamais d’où ? Je ne te fais pas deviner, je suis sur le sol de la France ! Celle de la Tour Eiffel. Je ne peux pas t’expliquer comment je suis arrivé là. Un jour j’étais à Dakar, le lendemain je me réveille dans un lit avec du mal, mais du mal à respirer. Une chose que tu ne peux pas imaginer, même lorsque la poussière t’entre dans le nez quand le vent se lève au village, tu respires mieux. L’air n’arrivait plus dans les sacs. Tu te rappelles, mon bien cher frère, quand l’instituteur nous a dit l’autre jour que plus on monte moins il y a d’oxygène et qu’il faut s’arrêter en chemin. Hier, j’étais à Dakar, aujourd’hui sur le sol de la France, tout en haut de la carte du monde. Ca a dû aller trop vite. C’est pour ça que j’ai du mal, mal à respirer. Une dame est venue me voir pour me dire que ça allait mieux, que j’allais pouvoir sortir mais qu’ il me faudrait absolument porter un masque. Elle a demandé où étaient mes parents. J’ai répondu : « là-bas » et elle n’a pas questionné, elle courait partout.
J’ai cherché dans ma valise car j’avais ma valise, tu sais celle avec les beaux autocollants qui tient fermée avec les détendeurs. Dedans j’ai pris le masque de l’arrière-grand-père Hippolyte qu’il avait ramené de la France. Tu te rappelles mon bien aimé frère, il disait qu’il fallait le mettre dans les trous pendant la guerre pour éviter que la moutarde ne te monte au nez. La moutarde comme au magasin sebab. Pas tout compris quand il racontait cette histoire mais là, vraiment, je l’aurais remercié l’arrière-grand-père de nous avoir donné son masque. Alors je l’ai mis, comme la dame l’a dit. Ca m’a fait une tête de moustique. J’étais dans Paris. Et tu sais ça n’est pas vrai qu’il pleut toujours sur le sol de la France comme disait l’arrière grand-père. Là, il faisait très beau. J’étais tout seul avec mes pieds nus sur la grande route avec ses pavés. Vraiment, il y a beaucoup moins de voitures sur le sol de la France qu’à Dakar. J’étais seul avec les oiseaux et mon masque de moustique. J’ai eu peur que les pigeons me confondent. J’ai marché les pieds nus et au loin, j’ai aperçu la tombe du grand-oncle Victor. Alors j’ai avancé. On était le soleil, les oiseaux, mes pieds nus, le masque et moi. Juste avant la tombe du grand-oncle Victor sous la grande arche comme sur les photos que l’oncle Archibald nous montrait, des agents de la force publique m’ont demandé de stopper ma marche. Ils m’ont demandé où j’allais. L’un des deux riait. J’ai parlé mais avec le masque à moutarde, ils ne comprenaient pas. J’étais ennuyé, la dame avait dit de le laisser. Je l’ai donc enlevé et je leur ai expliqué ce que la dame de l’hôpital avait dit, bon tu sais quoi, je ne vais pas réexpliquer à chaque fois. Ils ont reculé et ils ont arrêté de rire. Moi j’aime mieux ça, je n’aime pas trop quand les gens rient comme ça, surtout les Français, ça leur fait une drôle de tête, je trouve. Je ne sais pas ce que tu en penses mon frère bien-aimé. Ils ont dit : « mais tu n’as pas de masque ? »
J’ai dit : « si mais vous m’avez demandé de l’enlever ». Il y en a un qui commençait à se fâcher mais l’autre lui a dit : « arrête, tu vois bien qu’il a un pet au casque. » Alors là, j’ai su quoi répondre, je lui ai dit que c’était le cousin Casimir qui avait eu droit au casque de l’arrière grand-père et nous deux au masque. J’ai parlé de toi mon frère bien aimé et ça m’a réchauffé le cœur qui avait un peu froid malgré le soleil. Le gentil que je comprenais plus m’a demandé où j’allais. J’ai montré l’arche du doigt en expliquant que je venais voir la tombe du grand-oncle Victor. Le deuxième a recommencé à rire : « Victor ? Pas du tout, c’est la tombe du soldat inconnu ! »
« Eh bien oui monsieur le gendarme, c’est bien ce que je dis. Le grand-oncle Victor, on ne l’a pas connu. C’est notre soldat pas connu. C’est lui ! Je reconnais, c’est comme sur la photo.» Ils ont tous les deux fait une tête que je n’ai encore pas comprise. Ce que j’ai compris en revanche mon frère bien-aimé c’est que je n’aillais pas pouvoir aller voir le grand-oncle Victor. L’un des deux voulait me laisser partir, l’autre disait que j’avais le virus si je sortais de l’hôpital et que j’étais une vraie grenade dégoupillée. Ils ont commencé à batailler, à dire qu’ils ne pouvaient pas m’emmener, qu’ils n’avaient pas de gants, pas de masque. Alors là je me suis mis en colère et j’ai dit que la France était un grand pays et que c’était bien malheureux s’ils n’avaient pas de masques mais que ça n’était pas Jeanjean de Dakar, arrivé qui sait comment qui allait leur donner le masque moutarde de l’arrière-grand-père, durement gagné à une guerre de Français. Alors ils m’ont laissé partir et là je t’écris assis sur un banc. C’est beau la France, mais il n’y a pas grand-monde et les Français manquent vraiment de tout.

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Confinement : texte de Brigitte Colin

Une lettre de Brigitte Colin

Mercredi 15 Avril 2020,
Jour 30 du confinement,

Chère Annie,

Cela fait quatre semaines que l’on ne s’est pas vues « en vrai ». Cela ne nous était jamais arrivé. J’en ai assez de discuter par écran interposé. Le stylo et le papier me faisaient de l’œil, alors j’ai cédé, je t’écris et c’est assez inhabituel !

J’espère que tu te portes bien! Pas de vacances, cette année. A cause d’un méchant microbe invisible, dixit Gabriel, quatre ans et demi et il a chuchoté : « Faut pas sortir, Mamie ».

Hier, recherchant une occupation, j’ai grimpé les deux escaliers de la maison, poussé une porte. Je suis arrivée dans une pièce sombre, chaude, et poussiéreuse. Le grenier. Des cartons s’y empilent, renfermant les jouets, les poupées, les cahiers d’enfants, les dessins, les coloriages. Je t’imagine sourire en lisant ces mots. Tu dois te dire que je vais enfin ranger. Eh bien non, je ne range pas, je ne trie pas. En ouvrant les cartons, j’ai libéré les souvenirs enfouis. J’ai retrouvé les instants heureux du temps d’avant en feuilletant des cahiers jaunis, en admirant les œuvres picturales des enfants, en caressant des doudou. J’ai libéré Caroline, la jolie poupée de son carton. Elle a trente ans. Et pas une seule ride. Contrairement à moi, le temps n’a pas eu d’emprise sur elle. Je la donnerai à Jeanne la prochaine fois que je la verrai. La grosse peluche, ce sera pour Adrien.

J’allais sortir du grenier quand j’ai aperçu sur l’étagère une petite boite en métal. « Galette du Mont Saint- Michel ». Te souviens tu de ce week-end là bas ? Il faisait beau. Nous avons mangé des huîtres à Cancale et bu un peu de vin blanc. La vie était belle. Nous sommes rentrées. J’ai mangé les galettes et j’ai gardé la boîte vide. Curieuse, je l’ai ouverte. A l’intérieur des petits sachets des graines que Pierre préparait : graines de tomates, de fleurs. Au delà des graines, c’est la passion que mon petit garçon avait pour la nature qu’elle renferme.

Aussitôt descendue du grenier, j’ai filé dans la serre au fond du jardin, j’ai récupéré quelques petits pots, du terreau et j’ai semé les graines. Tout en manipulant la terre, je m’imaginais dans un futur pas si lointain, en août, récoltant des tomates grosses, rouges et juteuses, cueillant des fleurs de toutes les couleurs.

Comme tu le vois mes journées sont bien remplies. Explorer le grenier, faire des alle-retours entre passé et futur, réveiller ma mémoire endormie. C’est beaucoup d’émotions ! Je ne suis pas sortie indemne de ces aventures. Je suis nostalgique et un peu fatiguée. La chaise longue me tend les bras. Je vais me reposer et profiter un instant du temps présent. Je te conseille d’en faire autant. Il nous reste encore (ou plus que ) vingt-cinq jours.

Dans une prochaine lettre, je te raconterai mes excursions à la cave, dans mes placards de cuisine ou dans ma bibliothèque. Ces endroits nous disent tant de choses de nous…

En attendant, prends soin de toi.

Gros bisous

Ta grande sœur.

Fenêtre de toit, quelles solutions ? - Ma Future Maison

Confinement : texte de Danielle

Lettre de Danielle à son trésor

Mon cher trésor,

Etant confinée, j’ai pris le temps de t’écrire pour te dire tout ce que j’ai sur le cœur.

Ne cherche plus à me joindre. Ton insistance grossière me fout en boule et je ne répondrai pas à tes nombreuses relances. Non seulement tu ruines mon existence, mais tu me dépouilles de tout le respect que j’avais pour toi. Si, par le passé j’ai répondu à tes exigences, aujourd’hui je ne peux plus les satisfaire. Tant de menaces après une si belle relation …. Sache que je ne cèderai jamais à ces honteuses intimidations. D’ailleurs je n’en ai plus les moyens. Rien ni personne ne m’impose quoi que ce soit, toi encore moins. Agir comme tu le fais en cette période où tu me sais fragile, isolée, vulnérable, n’a pas de mots. Tu vois, je vais sortir poster cette lettre, braver tous les dangers, sans masque, sans solution hydro alcoolique, pour que tu prennes conscience de l’urgence que j’ai à vider mon sac.
A partir d’aujourd’hui, je ne prendrai plus la peine d’ouvrir tes lettres,elles finiront toutes à la poubelle. C’est un peu toi que je balancerai aussi.
Voilà, j’espère avoir été assez claire. Fais passer le message à tous tes contrôleurs, inspecteurs des finances et autres agents de la pompe à fric.

Une ex contribuable anonyme consternée et confinée.

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Confinement : texte de François Thévenin

Carte postale de Cynthia à Kimberley

Sous le béton, la plage ?

Coucou, Kimberley,

Enfin les vacances ! (c’est long – quand c’est qu’on bosse ?).
De ma chambre, je vois la mer (en fait, ta mère, qui bronze sur le balcon).
Les gens à l’hôtel sont hyper-cools (sauf Kévin : i’ lâche pas sa console).
On se régale (jambon-coquillettes, trop cuites, vu que Kévin a pas lâché sa console).
J’ai repéré un beau gosse dans la chambre d’à côté (ton frère squatte encore chez nous).
Je l’ai un peu branché au resto (c’gros looser de K a rien capté … et viva FIFA !).
On ira peut-être faire du shopping (faut qu’on descende au Super-U, y’a plus d’pâtes).

Je te raconterai.

Amuse-toi bien (avec ta grosse daronne ? Ça m’étonnerait …)
Kiss kiss, ma Kim’ (dis-lui qu’son maillot la boudine)

Cynthia

A suivre ?

François, qui assure de sa sympathie tous les Cynthia, Kimberley ou autres Kévin (et leurs mamans), coincés dans des HLM trop petits …

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Confinement : texte de Denis Barbe

Bonjour Hélène.

En ces temps de redécouverte des vertus du jardinage, tu m’interrogeas tantôt quant aux remèdes aux fréquentations incongrues de la gent gastéropode, notamment les limaces.
Souffre que je partage avec ta personne mon expérience en la matière.
Un jour que je fus exaspéré par une nouvelle agression contre mes pauvres petites cucurbitacées, je pris l’escargot par les cornes et fonçai vers mon réfrigérateur. Là, auréolée d’une légère rosée, trônait une cannette de bière oubliée. Il me faut avouer qu’elle était à l’abandon du fait qu’il s’agissait d’un breuvage sans alcool.
Mon sang ne fit qu’un tour. Je m’emparai d’un coup dudit objet et me précipitai en mon jardinet. Je versai le liquide dans une coupelle que je pris soin d’éloigner du potager.
En effet, la bière a cette étrange caractéristique d’attirer les limaces (du genre helix helix) et je me faisais fort de les y piéger en grand nombre.
Puis, la nature étant ce qu’elle est, je cédai à la nonchalance, mon penchant et péché mignon, et oubliai tout.
Le lendemain, dès potron-minet, et Morphée faisant bien les choses, je me remémorai mon acte de haute vénerie et me rendis le coeur fou d’espoir vers le fond du jardin.
Las, mon piège avait trop bien fonctionné. Je fus saisi d’une vision d’horreur. On eût dit que toutes les limaces que la Terre eût portées depuis que Noé en avait bêtement fait monter un couple dans son Arche, toutes les limaces s’étaient réunies en congrès, que dis-je en congrès, en partouze ouiche ! Qui à proximité de la coupelle, qui à cheval sur le rebord, qui en dos crawlé en plein dedans le liquide.
Trompeur trompé par sa propre ruse, je fus astreint à exécuter, le mot est idoine, des familles entières, des tribus, un peuple rampant gorgé de bière et d’un suc infâme qui jaillissait de leurs entrailles impitoyablement écrasées par ma botte, telle l’épée du Jugement dernier.
On eût pu croire que j’étais délivré.
Que nenni !
Un coup d’oeil au potager, sagement disposé à l’autre extrémité du jardin, me fit comprendre mon échec cuisant.
Comme si les limaces s’étaient passées le mot, qu’après l’apéritif open bar, le buffet froid était à volonté!
Je repris donc mon oeuvre d’anéantissement et me jurai de ne plus jamais utiliser ce sinistre piège.
D’aucuns prétendront que je n’avais qu’à offrir une bière alcoolisée qui eût fait perdre la tête au petit peuple vorace.
Voire! D’une part je n’en aurais pas fermé l’oeil, à la pensée de ne pas avoir moi-même rafraîchi mon gosier du doux élixir, d’autre part rien ne permet d’espérer que l’alcool n’eût pas déchaîné les bestioles.

Reste à explorer la piste du sable ou de la cendre dont il faut entourer les plantations. Efficace mais vite anéanti par les intempéries.
Il y a encore les produits toxiques, qui se sont avérés efficaces mais il convient alors de ne mettre que des pastilles dont la notice stipule bien qu’elles sont inoffensives pour nos animaux à quatre pattes. Je connais un chat qui mourut dans d’atroces souffrances d’avoir ingéré des limaces empoisonnées.
J’espère que toutes ces informations te seront utiles, et que, jardinière émérite que tu es, tu tireras la récolte qui te siéra le mieux.

P.S. : j’ai écrit à Monsieur Darmanin pour demander que le confinement soit étendu aux limaces.

Bien à toi,
Denis BARBE

Confinement : texte de Virginie

Texte écrit autour de la ligne 15 de la page 130 du livre lu actuellement

Au revoir là haut, Pierre Lemaitre

« Elle ne se permit pas de sourire, évidemment, l’occasion ne s’y prêtait pas, mais elle était calme »

Elle était calme. elle s’était apprêtée toute la matinée. Pour la circonstance. Elle voulait être la plus belle.
Séduisante.
Attirante.
Désirable.
Elle avait maquillé ses yeux, pour en souligner la profondeur, l’évidence, la douceur, l’élégance.
Elle avait choisi sa robe la plus charmante, ou charmeuse, c’est selon; la couleur noire pour souligner l’attrait de la beauté de son corps; la taille cintrée pour souligner son ventre plat, ses fesses fermes et avenantes, ses seins voluptueux et gourmands.

Elle était calme, mais tellement en rage à l’intérieur d’elle.
Tellement furieuse, en colère qu’elle sentait ses muscles, ses os, son visage, ses lèvres se consumer
Elle sentait bien que cette haine en elle la faisait souffrir. Et c’est de cette souffrance que naissait ce calme apparent. Car, après tout, elle avait toutes les raisons d’être affectée.

Même si la jalousie est un mauvais défaut, cela peut s’entendre que de fulminer quand l’amour de sa vie part ….

l’Amour de sa vie. Que dire de plus? Que cet amour a été foudroyant, immédiat, inattendu aussi. Cet amour, si tendre, si certain, si proche, si doux était réel et partagé sincèrement.
Comment a-elle pu ne pas voir qu’il s’estompait ? Oh, si, bien sur qu’elle le voyait. Ou alors, Non, il ne s’est pas estompé. Elle s’est juste trompée depuis le début. Peut être même qu’elle a été trompée depuis le début et qu’elle ne voulait pas voir.
Tous ces doutes…. c’est insupportable. Quelle faute a-t-elle commis ?pourquoi y a-t-elle cru ? Elle, qui d’ordinaire ne s’attache pas, elle, qui d’ordinaire met à distance- bien loin-
elle, qui d’ordinaire, n’est pas si ordinaire.
Se laisser tromper par l’illusion de l’amour…. non mais quelle quiche!

Pour tous ces tourments, elle ne souriait pas.
Trop de pensées.
Trop de maux.
Trop de bruit.
Trop de gens aussi.
Ils étaient partout, tout autour. Prés du buffet, une coupe de champagne à la main, tout sourire. A montrer leurs belles dents refaites parfaitement contre un simple chèque.
Qu’ils soient vieux, qu’ils soient jeunes, ils étaient tous laids.
Tous feignants d’être ravis d’être là, de se retrouver, de s’embrasser, de parler d’eux entre eux.

Mais pourquoi était-elle venue ?
Pourquoi s’infliger ce désagrément ?
Pour libérer la haine ?
Pour se convaincre de la fin ?
Pour voir une dernière fois l’amour de sa vie ?
Pour tout cela ?

Oui, elle avait très envie de revoir son Amour une dernière fois. Pour se rappeler son regard, sa voix, ses mains, sa silhouette. Toutes ces choses qu’on oublie pas.
Revoir son Amour et pouvoir se quitter en paix.

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