Nouvel an 2022

Filigrane vous souhaite une bonne année 2022 !

Bonjour à tous !

Toute l’équipe de Filigrane vous présente ses meilleurs vœux pour l’année 2022. 

Deux beaux événements Filigrane ont eu lieu en septembre, l’apérocriture et le cafécriture à la Voisinerie de Wazemmes et les ateliers de la première saison 2021/2022 ont très vite fait le plein.

Personne ne sait ce que nous réserve 2022, mais les ateliers du 2ème semestre continuent de se remplir ! Profitez-en, il reste de la place dans les 3 ateliers proposés : Écrire en tous sens (Bruno Angrand), Autour des personnages (Bruno Angrand) et Écrire pour mieux voir (Isabelle Lefebvre), ainsi que pour l’atelier mail. Le principe est toujours le même, les ateliers se font au local (ou au musée pour l’atelier « Ecrire pour mieux voir ») mais peuvent basculer en ateliers zoom en cas d’empêchement pour raison sanitaire. Ce n’est pas à l’ordre du jour, croisons les doigts !

L’inscription se fait par mail (contact@filigrane-ecriture.fr) validée par l’envoi de votre règlement. Merci de vous adresser à Thibaut, notre nouveau trésorier ! 

Encore une bonne année à tous !

Bien amicalement. 
Laurence Stevens pour le CA (Laurence, Babeth, Thibaut, Cathy et Jean)

Cafécriture

Un moment festif le 14 novembre : le cafécriture !

En ces temps meilleurs, le CA de Filigrane a décidé d’organiser un événement festif et de le partager avec vous !

Nous vous proposons un moment de convivialité autour de l’écriture qui se déroulera le 14 novembre 2021 à la Voisinnerie de Wazemmes, 48 rue Barthélémy Delespaul à Lille.

Au programme : 

  • 14h : accueil
  • 14h15 à 15h15 : propositions de petits ateliers d’écritures par des animateurs de Filigrane ou des adhérents qui désirent se lancer
  • 15h15 : lecture publique des textes pour ceux qui le souhaitent
  • 15h45 : mot de la présidente
  • 16h à 17h : présentation de leurs derniers livres par deux auteurs et animateurs de la saison Filigrane 2021-2022, Babeth Saint-Michel et Jean-Marc Flahaut
  • 17h à 18h : moment réservé aux échanges et dédicaces autour du bar et en musique avec les Fat Bottomed Boys en duo acoustique
  • 18h : clôture de l’évènement

Filigrane vous offre une première consommation. Le bar restera ouvert tout au long de l’après-midi. Les collations et autres boissons seront alors à régler directement à la responsable de la salle.

Nous vous attendons avec impatience !

Pour des raisons d’organisation, pourriez-vous nous dire si vous serez présents lors de l’évènement, et si vous souhaitez animer un atelier d’écriture.

NB. Les règles sanitaires en vigueur nous imposent la présentation pour chacun d’un passe sanitaire valide.

Le programme 2021-2022

Le programme de cette nouvelle année 2021-2022 a enfin été présenté lors de notre apérocriture ! Nous vous dévoilons ici les différents ateliers auxquels vous pourrez vous inscrire cette année :

Vous pouvez également télécharger notre programme en PDF en cliquant sur ce lien.

Bruno Angrand

Depuis que j’ai commencé à lire, je n’ai guère arrêté. Forcément, ça m’a donné envie d’écrire, donc de participer à des ateliers d’écriture, à Filigrane et ailleurs. De là, il n’y avait plus qu’un pas à franchir, formation et expérience, pour commencer à animer des ateliers. Ce sont pour moi des moments de plaisir, de découverte, de partage. J’aime susciter l’écriture, voir les textes naître et grandir, goûter la variété de ceux qui jaillissent d’une même proposition, au gré des envies et des histoires de chacun.

Premier événement de l’année : l’apérocriture !

Bonjour à tous !

Nous espérons que vous allez bien et que vous passez un bel été, inspiré. La météo moyenne aide parfois à reprendre un texte qu’on avait laissé de côté ou à se lancer dans de nouveaux écrits. Le mois d’août est déjà bien entamé, cependant nous commençons à penser à la rentrée. Nous espérons bien entendu le retour des ateliers en présentiel, même si zoom a fait ses preuves durant cette année quasi complète où nous n’avons pas pu nous voir. 
Organiser un Apérocriture ou ne pas le faire, en ces temps encore chahutés, et avec l’exigence du pass sanitaire, a été sujet de discussion et d’échanges au sein du CA et finalement, nous avons décidé de maintenir ce qui devient maintenant une tradition pour l’association. 


Rendez-vous donc le mercredi 1er septembre chez TARTATOU pour l’Apérocriture de rentrée à 18h30. 188 rue Jean Jaurès à Villeneuve d’Ascq. Repas possible sur place ensuite pour celles et ceux qui le souhaitent.


Comme d’habitude, après un moment d’écriture (court et ludique) nous présenterons le programme de l’année 2021/2022 autour d’un verre (atelier gratuit et consommation à votre charge) et en présence des animateurs qui le pourront. Conscients que cette année, participer à cette soirée peut représenter une difficulté pour certains, le programme sera envoyé le même jour par mail et les inscriptions ouvertes. Nous espérons cependant vous retrouver nombreux afin de récréer un peu de cette convivialité qui nous manque tellement. 


Merci de nous dire si vous comptez participer à la soirée afin de mieux nous organiser. 

Reprise des ateliers !

C’est avec joie que nous avons pu reprendre les ateliers pour cette nouvelle saison 2020-2021. Évidemment, les gestes barrière et la distanciation physique sont respectés et le nombre de personnes dans notre local est strictement limité à 10 personnes (1 animateur + 9 participants).

Malgré ces mesures sanitaires, le premier atelier de l’année animé par Babeth dans le cadre de ses nouvelles et faits divers s’est parfaitement déroulé. Merci aux participants d’avoir respecté les règles en vigueur dans la joie et la bonne humeur !

Remise des prix du concours de nouvelles

Le 26 septembre a eu lieu la remise des prix du concours de nouvelles organisé par Filigrane dont le thème était : « ce jour-là, en ville, quelque chose avait changé »

Les auteurs, ainsi que le jury, le conseil d’administration de Filigrane et les représentants de la ville de Villeneuve d’Ascq étaient au rendez-vous pour fêter cette remise de prix, toujours en respectant les mesures sanitaires en vigueur.

Félicitation aux lauréats de ce concours :

Ce jour était également l’occasion de célébrer le 25e anniversaire de notre association. Un délicieux gâteau a été dégusté par quelques privilégiés !

Troisième prix : Le dernier signal de Cédric Texieira

23:32… J’écarte les lamelles du store pour jeter un œil dehors. Comme à chaque veille de confinement total, la quiétude routinière du quartier a cédé sa place à une agitation fébrile. La froideur de ce trente novembre et la perspective d’un retour en force du virus n’ont pas découragé la foule audacieuse d’envahir les rues. Les masques couvrant les visages au début de ce carnaval à la chorégraphie désordonnée jonchent maintenant les trottoirs, au beau milieu de bouteilles d’alcool et de poubelles éventrées qui déversent leur puanteur. Ce spectacle de désolation, associé aux musiques et aux cris réverbérant contre les murs, m’évoque une cacophonie multi sensorielle aux relents de fin du monde. Le peuple profite de ses derniers instants de liberté avant le signal… Ce signal silencieux, invisible, qui retentira à minuit dans toutes les têtes et fera rentrer chacun docilement chez soi.

Des images du premier confinement me reviennent à l’esprit… C’était il y a plus de dix ans déjà, mais cette période reste gravée dans ma mémoire. À l’époque, le confinement strict n’avait duré que deux mois, mais son caractère inédit et liberticide avait déclenché une vague de contestation. Le virus était revenu l’hiver suivant, encore plus virulent et contagieux. D’année en année, les confinements s’étaient alors enchaînés, toujours plus longs, plus stricts, sans espoir d’éradication complète de l’épidémie.

En plus d’une crise sanitaire chronique, les autorités avaient à gérer une crise sociale et économique, dont l’équation était complexe. Pour tenter de la résoudre, l’État s’évertuait d’abord à collecter des données fiables sur la propagation du virus et ses effets, telles que les foyers d’infection, ou le taux de contamination ; ensuite, il essayait de définir une stratégie visant à prendre les bonnes décisions, notamment en terme de gestion des confinements, tout en tenant compte des critères économiques et sociaux ; et enfin restait le plus difficile, faire en sorte que ces décisions soient respectées par tous. Tout avait été tenté. Mais de l’application de flicage sur smartphone au bracelet électronique, en passant par la vidéosurveillance intelligente, rien ne fonctionnait.

C’est un ingénieur américain qui a fini par pondre la solution ultime, rapidement adoptée par de nombreux pays. En France, on a appelé ça SCAD-IA : système de collecte, analyse et décision… IA, c’est pour intelligence artificielle. Scadia, je pourrais vous en parler pendant des heures, je fais partie de l’équipe chargée de son administration. Scadia est d’une efficacité redoutable pour gérer l’épidémie. Cette intelligence artificielle auto-apprenante récolte toutes les données possibles et imaginables liées au virus, les analyse, et prend les mesures qui s’imposent. C’est elle qui décide qui, quand, et comment confiner.

Tout cela sans aucune assistance humaine. Je peux vous assurer qu’elle connaît parfaitement l’état de santé de chacun d’entre nous, et qu’elle sait nous persuader de respecter le confinement. Comment ? Ce n’est un secret pour personne… Grâce à l’implant, et au signal. L’implant, c’est cette puce bardée de capteurs, pas plus grosse qu’une tête d’épingle, qui analyse tout ce qui se passe dans notre corps. Le signal, c’est une onde électromagnétique déclenchée par Scadia elle-même et qui nous parvient directement au cerveau par l’intermédiaire de l’implant. Le signal agit comme ces drogues qui altèrent nos capacités de jugement. Une fois qu’il rayonne à travers notre cortex, on entre dans une espèce de léthargie, corps et esprit se mettent en veille. Ne persiste alors pour seule résolution que dormir et manger. Et quand Scadia décide que c’est le moment, elle émet le deuxième signal, celui du réveil.

Mais le virus est coriace. Tous les ans, Scadia est contrainte d’envoyer le signal généralisé, qui déclare le confinement total pour tout le monde. Toute sortie devient prohibée ; de toute façon, avec l’implant, notre cerveau ne l’envisage même pas. Des drones sillonnent alors la ville pour livrer nos repas et autres biens de première nécessité. Après plusieurs mois, quand Scadia estime tous risques écartés, elle déclenche le déconfinement. On émerge alors un peu comme d’un lendemain de cuite, avec un mal de crâne qui tambourine pendant plusieurs jours… Puis la vie reprend son cours, jusqu’au prochain confinement.

Scadia enrichit sans cesse ses analyses de nouveaux paramètres afin de prendre des décisions toujours plus pertinentes… et nébuleuses, même pour ses administrateurs. On en est venu à se questionner sur cet allongement inexorable du confinement total. On n’en comprenait pas les raisons. J’ai tout passé en revue. Le code, les données, les algorithmes… J’y ai travaillé jour et nuit. C’est seulement il y a quelques jours que j’eus l’illumination, en remarquant depuis mon balcon une caméra de surveillance urbaine se déclencher au passage d’un oiseau. Je savais que ces caméras étaient une vaste source de données pour Scadia. On avait également observé depuis longtemps qu’en période de confinement, la nature reprenait progressivement ses droits, avec la réapparition de nouvelles espèces de faune et de flore en ville. J’ai vérifié et effectivement, Scadia avait intégré dans sa prise de décision ces nouveaux critères, ainsi qu’un tas d’autres. Elle avait donc associé au confinement des effets bénéfiques sur l’environnement. La baisse de notre activité, de notre consommation globale, l’arrêt de nos déplacements… A contrario, les déconfinements déclenchaient de véritables pics de stress environnementaux, avec une libération des énergies humaines néfastes, et une surconsommation de rattrapage. J’ai ainsi découvert que les plans de Scadia avaient changé. Elle ne nous protégeait plus du virus. Elle avait élargi le spectre de sa mission de protection des hommes à la sauvegarde de la planète. Je n’étais même plus certain que le virus courait toujours.

Ma première idée fut d’évoquer cette découverte au reste de l’équipe et à ma hiérarchie. Mais je voulais auparavant réunir plus d’informations. Et je viens de trouver autre chose : ce confinement total, qui va démarrer dans quelques minutes, sera le dernier. J’ai beau explorer les tréfonds de l’algorithme de Scadia, je ne trouve aucune instruction visant à planifier un déconfinement. J’ai bien peur qu’elle envisage de nous cloîtrer pour une durée indéterminée, certainement dans le but de libérer durablement la nature de notre emprise. Je peux encore annuler le processus. Une seule ligne de code d’urgence, et le signal ne sortirait pas des circuits de Scadia. J’hésite… Encore quelques minutes et il serait trop tard. Une fois le signal envoyé, mon cerveau, comme celui de tous les autres, se mettra en mode confinement et je n’aurai plus les capacités d’agir. Mes mains tremblent. Je tente de regarder l’heure à ma montre mais ma vue se brouille. Je me sens d’un seul coup très las, j’ai une brusque envie de dormir. Subitement, le silence dans la rue… Et le noir complet.

Des grattements à la porte. Je sors de mon lit dans un état de demi conscience, comme émergeant d’un rêve qui m’a semblé durer une éternité. Réflexe d’après confinement, je lutte contre l’engourdissement de mes cuisses pour me traîner jusqu’au miroir de la salle de bains. Le choc : barbe hirsute, rides creusées… je me reconnais à peine. Au sol, des milliers d’emballages de barres énergétiques. Combien de temps ? Probablement des années. Je sors de chez moi. Un écureuil détale, abandonnant son tas de noisettes devant ma porte. La ville est méconnaissable, envahie par la végétation. L’agitation d’antan, la fourmilière humaine, a laissé place aux oiseaux, aux rongeurs et à une multitude d’autres mammifères. Un loup, juché sur la carcasse rouillée de ma voiture, m’observe de ses grands yeux jaunes. Je prends une profonde inspiration et je ferme les yeux. Une brise légère me caresse le visage. L’air ne m’a jamais semblé aussi pur. Je ne me suis jamais senti aussi vivant.

Deuxième prix : Le grand effacement de Daniel Delval

Après la douche et le lavage du dentier, j’ai pris, nu, ma dose de médicaments et mon somnifère avec un bon verre de Bordeaux, j’ai regardé vaguement la télé, puis j’ai mis mon pyjama rose, le cadeau d’adieu de Marie-Rose, et je me suis couché. J’ai allongé le bras, allumé la radio pile à l’heure pour mon émission préférée : L’heure historique qui était, ce soir, exceptionnellement présentée non par Valérie Vérote mais par un type qui ne se nomma pas. Ça m’ennuya un peu. La voix rauque, l’accent slave de Valérie, sa façon d’élever la voix lors des passages capitaux, captaient immanquablement mon attention. Après, je m’endormais comme un bébé, malgré mes soixante-dix ans depuis douze jours. Le type racontait bien, dans le genre hypnothérapeute, tout sur le même ton, aussi Morphée m’empoigna avant la fin du récit qui évoquait jusque dans le moindre horrible détail le massacre de la Saint Barthélémy.

Je me suis réveillé mal à l’aise, comme chaque matin depuis aussi longtemps que je me souvienne, mes rêves étaient des films gore. Mon psychiatre, qui pratiquait aussi la méditation, avait fini par renoncer à les changer et m’avait conseillé de me les remémorer au réveil avec distance, puis de les effacer d’un coup comme des mots sur un tableau noir en prononçant avec conviction « Partez ! » Plus facile à dire qu’à faire, mais j’y parvenais de mieux en mieux. J’ai coupé la radio qui avait joué toute la nuit sans entamer mon sommeil : deux gugusses s’engueulaient au sujet du football, et m’étais concentré sur mes visions nocturnes : des femmes s’enfuyaient en hurlant coursées par des hommes armés, genre Saint Barthélémy, justement ; j’étais l’une d’elles, je portais une longue robe rouge et des hauts talons, un diadème de diamants et de rubis, je me suis planqué(e) sous un camion, puis les tueurs avaient jeté les corps dans le fleuve et nettoyé les traces de l’hécatombe, alors ils m’avaient vu(e), s’étaient dirigés vers moi, je n’eus d’autre solution que de sortir du cauchemar en catastrophe.

Je me suis levé, ai gagné la salle de bains, ai baissé mon pantalon, me suis assis, ai éjecté de mon corps ce qui devait l’être. Je me suis douché, je ne me suis pas rasé, je me suis habillé, coiffé, mon miroir m’a congratulé : j’étais un beau vieillard, je ne faisais pas mon âge, on m’aurait donné dix ans de moins. J’ai fêté ça : deux verres de Bordeaux avec les médocs du matin et j’ai remercié Qui De Droit de ne pas être mort dans la nuit. Puis j’ai descendu l’escalier à pas prudents, les marches étaient étroites, elles mesuraient la moitié de mes chaussures, un vrai piège à vieux, et j’ai toqué quatre fois chez ma voisine du rez-de-chaussée, comme chaque matin : ou elle m’ouvrait et nous buvions en devisant un café avec un cognac, ou elle ne répondait pas rapport à sa nuit trop arrosée. C’était une artiste, une vraie, l’excès était sa norme. Elle picolait du réveil au coucher. Elle peignait sans arrêt. Ses œuvres ne trouvaient pas preneur. Ses confrères l’appelaient Gribouillasse. Sur sa porte elle avait collé, lettre après lettre, chacune de couleur différente, son identité, Martine Valagham. Le E n’y était plus. Il avait dû se détacher. Je ne le trouvai pas par terre. Elle, gouine revendiquée, se retrouvait affublée d’un prénom masculin. Je souris.

J’attendis, en vain, alors je sortis.

Le soleil brillait, il faisait doux, j’en fus reconnaissant à Qui De Droit. Je me mis en route. À pas lents, très lents. Je fixais un peu plus loin que mes pieds. Les yeux mi-clos. Je respirais amplement. Quand une pensée, en général désagréable, se présentait à mon esprit, je la laissais s’évaporer comme un cheval dans le brouillard en lui souriant : bon vent. Chaque matin, quelle que soit la météo, je procédais de même. La marche méditative me garantissait une journée apaisée. Je confirme : on peut être cardiaque, alcoolisé, six fois divorcé, et avoir des affinités avec Bouddha.

Je mis quarante minutes à arriver au Jean Bart, distant de cinq cents mètres de chez moi. J’entrai. Mélanie n’était pas derrière le guichet, dommage, j’aimais bien sa longue chevelure rousse, ses yeux verts, ses seins sans soutien-gorge qui ballottaient harmonieusement. À sa place, Miguel, qui faisait en général office de serveur derrière le bar et en salle, me demanda ce que je voulais. Des décennies que je venais ici et il ne semblait jamais me reconnaître. Miguel n’aimait pas son boulot, ça se sentait au son de sa voix, à la brusquerie de ses mouvements. Je commandai comme chaque matin une boite de dix cigares, il me demanda :

– Quelle marque ? 

Je répondis :

– Comme d’habitude. 

Il s’énerva :

– D’habitude, ce n’est pas moi qui vends le tabac ! Quelle marque ? 

Je le lui dis, déposai sur le comptoir la somme exacte, et le questionnai : Mélanie va bien ? 

Il me servit, haussa les épaules, ne répondit pas, ne me regarda même pas, rafla mon fric, s’éloigna. Je gagnai le fond de la salle où m’attendaient comme chaque matin depuis toujours René, Philippe et Bédélia pour la partie de cartes arrosée au whisky. Eh bien il y avait une absence. Bédélia n’était pas à sa place. Le dos droit sur la chaise de ma copine, maigre et les cheveux gras et longs, le regard noir percutant, la joue droite balafrée fraîchement par quatre marques parallèles qu’il effleurait de temps en temps, oscillant légèrement, un type que je ne connaissais ni d’Ève, ni d’Adam, me salua. Il dit : Salut, André, moi, c’est Manson. Nous faisons équipe, désormais.

Jamais Bédélia, jamais un membre du quatuor n’avait fait défection. Aussi demandai-je :  Bédélia a eu un problème ? 

René dit :  

– Qui n’a pas de problème, de nos jours ? 

Philippe dit : 

– La vie n’est qu’une succession de problèmes avec de temps en temps l’éclosion d’une rose.

Philippe, à ses heures perdues, était un peu poète. Manson dit, avec un sourire que je qualifierais de « à la Fu Manchu » si je ne craignais pas de me retrouver traîné devant les tribunaux pour racisme :

– Nous ne sommes qu’un amas de cellules conditionnées à disparaître. »

Sa réponse me sembla délirante. Alors pourquoi acquiesçai-je ? Parce qu’il disposait d’une autorité naturelle, sûrement. Hervé distribua les cartes. Manson jouait très bien. Nous eûmes de la chance pendant une heure, puis moins. J’avais vue sur le comptoir du café-tabac. J’avais choisi depuis toujours cette place car ainsi je pouvais mater les femmes qui venaient s’approvisionner en clopes, s’en jeter un derrière le gosier, acheter la presse, tenter leur chance aux jeux de hasard, trouver un mâle pour tromper leur solitude. J’étais un mateur, pire un voyeur, tout le monde ici le savait. Quoi que je ne bandasse plus depuis déjà quelques années, je ne m’étais que peu lassé des harmonieuses rondeurs femelles.

Et quelque chose n’allait pas. Deux heures que nous étions en train de jouer et pas une seule femme ne s’était présentée. Du jamais vu. J’en fis part à mes comparses, qui ne jugèrent pas utile de me répondre. Manson me demanda de me concentrer sur les cartes, je lui faisais perdre des points. À la fin de la partie, je me levai :

– Je pause. Faut que je fume sinon je crève.

– C’est si tu continues de fumer que tu vas crever, dit René.

Je sortis, allumai un cigare. Quelque chose avait changé. Je ne m’en aperçus pas tout de suite. Je scrutai le salon de coiffure, en face, c’est là que j’allais une fois par trimestre me faire tondre par Jasmina. Elle sentait bon, s’habillait court, me massait la tignasse et le cou avec vigueur, parlait tant qu’elle en oubliait de respirer. Eh bien ce n’est pas elle qui officiait, mais un mec, je l’avais déjà rencontré au salon, c’était je crois son frère. Il était en train de raser la nuque d’un para en tenue. Mon regard partit vers la gauche, le lieu où mes deux enfants étaient nés. Le « m » de la maternité avait été remplacé par un « p » ; derrière la baie vitrée de la grande salle d’attente où d’habitude patientaient les parturientes, j’aperçus quelques gars qui jouaient au football. Alors je m’appuyai au mur, allumai un second cigare, examinai les passants. Je vis des papas joyeux poussant des landaus, des garçons, des adolescents exubérants, des jeunes mâles, des hommes mûrs, des vieillards. Beaucoup souriaient. D’autres fixaient le sol. Des inconnus me dirent bonjour, ça n’était jamais arrivé. Là-bas, la statue de Jeanne Maillotte, fracassée, gisait face contre terre. Je suis rentré. Mes trois compères ne me virent pas arriver. Ils devisaient.

René dit :

– Elles devenaient pénibles, à la fin

Philippe dit :

– Qu’est-ce que je vais bouffer, je ne sais pas cuisiner ?

Manson dit : 

– Chaque révolution a ses moments de doute.

Je criai :

– Il n’y a plus une seule femme ! Je ne peux pas vivre sans elles ! Où sont-elles ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Manson appela Manuel, commanda une bouteille de whisky, son regard me perfora, il gueula :

– Assieds-toi, putain, on perd du temps !

Ce que je finis par faire. Il distribua les cartes. J’avais trois as et un joker ! Ça ne m’était jamais arrivé !